Régimes, économies et gouvernements du futur

L’une des réponses de Stephen Hawking sur son AMA Reddit d’il y a 2 ans qui me travaille beaucoup dernièrement est celle-ci:

If machines produce everything we need, the outcome will depend on how things are distributed. Everyone can enjoy a life of luxurious leisure if the machine-produced wealth is shared, or most people can end up miserably poor if the machine-owners successfully lobby against wealth redistribution. So far, the trend seems to be toward the second option, with technology driving ever-increasing inequality.

La technologie

L’année 2017 touchera bientôt à sa fin, et je crois pouvoir dire que le premier mot de sa réponse est obsolète: ce n’est plus « if », c’est « when ».

Ce questionnement s’est ravivé quand j’ai commencé à regarder l’émission La Faute à L’Algo, diffusée par la chaine Nolife. Notamment son épisode 8, sur l’évolution du travail.

Parallèlement, il ne se passe pas une semaine sans qu’un industriel n’annonce une « percée » tantôt sur les voitures sans chauffeur, tantôt sur la livraison par drone, tantôt sur la vidéosurveillance à identification comportementale, tantôt sur la capacité d’un algorithme à surpasser les meilleurs joueurs humains sur les jeux (vidéo et non) les plus complexes.

Les progrès de l’apprentissage machine sont exponentiels. Algorithmes déjà capables de créer de l’art dans un style « façon Van Gogh » à partir d’un gribouillis, déjà capables d’identifier vos animaux de compagnie, … L’évolution est si rapide que la plasticité cérébrale humaine est insuffisante pour imaginer aujourd’hui ce qui sera possible dès 2018.

Prenez Le 5e élément, le film de Luc Besson. Le fait qu’en 2263, Korben Dallas conduise manuellement un taxi est déjà absurde, fut-il aérien, à peine 20 ans après la sortie de ce film quand Uber et consorts disruptent le système du taxi, et que des premiers véhicules roulent sans intervention humaine.

Et alors que Minority Report, qui date de 2002, imagine des capsules magnétiques de transport urbain sans chauffeur pour 2054, je pense que cela sera réalité autour de 2025 déjà. Ou du moins, en version à roues sans déplacement vertical.

Comme l’impression que même la science-fiction est disruptée, rendant très difficile d’imaginer la société du siècle prochain..

Bref, partons du principe que tous les secteurs d’activité soient majoritairement voire totalement robotisés dès 2030.

La politique

La Faute à l’Algo mentionne souvent « l’algorithme-président ». Ce qui est bien sûr ironique n’est sur le fond pas absurde: la gestion politique d’un pays entier étant/devenant beaucoup trop compliquée pour un·e président·e quel que soit le nombre de ministres autour, le pays se verrait dirigé par un algorithme (soit directement, soit encore un humain assisté par ordinateur). Et sachant que les politiciens confient déjà aux algorithmes la planification de leur campagne électorale et des éléments  de langage à placer pour « faire mouche », ils n’y seraient pas réfractaires.

Quoique: si je prends par exemple Donald Trump, un pays et sa population a beaucoup à gagner à déléguer le pouvoir à un algorithme plutôt qu’à un humain émotif et irrationnel.

« Déléguer » ? Comment est-ce que le principe démocratique pourrait-il être appliqué à ce modèle politique ? Le peuple élit un algorithme parmi plusieurs, ou élit l’un des programmes projets présentés par un même algorithme ? Et fondamentalement, qui serait à l’origine de cet algorithme ? Un parti ? Une entreprise ? Des développeurs sur Github ? Toute la population à travers une « auto-programmation » via l’actualité et des sondages d’opinion en ligne ?

L’économie

Quand est-ce qu’arrivera l’année-charnière, où la majorité de la population d’un pays devient inemployable, à la manière des chevaux de trait après l’invention de la Ford T ? Mon estimation au doigt mouillé: 2030.

Ce qui laisse très peu de temps pour arrêter de stigmatiser les chômeurs (« c’est des fainéants, des parasites, des traîtres envers la France qui se lève tôt » etc etc -c’est un discours qui ne choque pas aujourd’hui), et développer un modèle économique tenant compte de la robotisation massive du travail.

Je vois plusieurs options radicales:

  • les propriétaires de robots conservent tous leurs avantages, prennent le pouvoir et utilisent la robotique pour « tiers-Etatiser » voire détruire le reste de la population
  • la taxation de la robotique finance un revenu de base universel lequel garantit à toute la population une vie confortable et une totale liberté d’activité non-commerciale
  • la robotique est nationalisée/internationalisée et toute la population jouit de ses fruits gratuitement

J’ai du mal à anticiper l’effet de la démocratisation des cryptomonnaies (Bitcoin, Monero, Ethereum,..), puisque leur effet émancipateur de la monnaie étatique rend leur aspect fondamentalement démocratique mais d’autant plus compatible avec l’option numéro 1.

L’option 2, je sens encore une énorme opposition de la part de la population, surtout plus âgée de 40 ans, qui sont majoritaires et qui ne veulent pas voir « leur labeur de toute une vie » être distribué à tout le monde sans contrepartie. Le système du salaire de base peut apparaître comme un compromis, mais quelle serait la valeur d’un travail d’un humain (même non-marchand) dès lors qu’un robot le fait mieux ? En tout cas, le simple fait que ce n’est pas au centre de toutes discussions politiques en fin 2017 m’indique que les humains n’auront pas mis ça en place d’ici 2030.

L’option 3 enfin, repose sur un principe plus simple: l’algorithme à la tête de l’Etat gère tout, de l’urbanisation à la production de la moindre tomate-cerise, pour exploiter au mieux les ressources disponibles afin de maintenir et améliorer le confort de vie de toute la population. Cela peut être très radical, jusqu’à la planification de la natalité, le traitement médical du sentiment de colère et de haine des humains pour pas qu’ils s’entre-tuent, et l’auto-défense contre le luddisme. Un communisme nouveau, en gros.

Stephen Hawking, pessimiste ou réaliste ?

Stephen Hawking constate avec raison que la robotisation actuelle s’accompagne d’un accroissement des inégalités sociales. Des réformes profondes sont donc urgentes, avant que les algorithmes ne soient plus crées par des ingénieurs altruistes, au risque sinon de voir des « guerres civiles robotiques » ou l’annihilation du « rustre surplus de population » en faveur d’une élite minoritaire et privilégiée.

Et ce, dans les toutes prochaines décennies.